Anglemonde Observatoire de l'anglais

L'Anglais contre le multilinguisme en Afrique du Sud

Punch_Rhodes_ColossusLes universités d’Afrique du Sud ont étées secouées pendant une bonne partie de l’année 2015 par une série de manifestations, parfois violentes, contre une augmentation des frais de scolarité, l’état général des infrastructures, les conditions de travail et les salaires des employés, le contenu des cours et le progrès encore beaucoup trop lent de l’intégration des Noirs aux universités traditionnellement blanches, 20 ans après la fin de l'apartheid.

À l'Université du Cap, les étudiants ont exigé le démantèlement immédiat d'une statue de l'ancien premier ministre et fondateur de la Rhodésie Cecil Rhodes. La simple présence de la statue de l'impérialiste britannique qui croyait que les Anglais étaient "la meilleure race au monde" et que plus grand était le territoire qu'elle occupait, "le mieux la race humaine s'en portera" était un symbole concret de la lenteur du changement.

Cinquante kilomètres plus loin, à l'université de Stellenbosch, les étudiants s'en sont pris à un autre symbole important du passé: la langue afrikans que les Blancs avaient jadis voulu imposer aux Noirs, ce qui avait provoqué les grandes émeutes de 1976 à Soweto pendant lesquelles de 173 à 700 manifestants étaient morts.

Selon les étudiants de Stellenbosch, l'administration de l'université en principe bilingue prétextait la protection de la langue afrikans pour protéger les privilèges des Blancs.

« Tous les jours, on empêche des étudiants et des employés de l’Université de Stellenbosch qui ne parlent pas l’afrikans d’apprendre et de participer, dénoncent les étudiants dans un communiqué publié au moins d’avril 2015. En tant qu’étudiants noirs on se fait régulièrement demander "pourquoi tu es venu ici si tu ne parles pas l’afrikans?" »

Le résultat, expliquent les étudiants, c'est que 20 ans après la fin de l'apartheid, leur école a plus de professeurs prénommés Johan que de professeurs Noirs.

Au nom de l'égalité de tous, peu importe la langue maternelle, les étudiants regroupés autour du collectif Open Stellenbosh exigent l'adoption de l'anglais en tant que principale langue d'enseignement et d'administration.

Plus de 200 enseignant et employés comme Sandra Liebenberg, professeure en droits de l’homme, appuient les étudiants.

«[C]'est une langue commune qui permet une communication partagée à la fois dans la classe et les activités parascolaires, les résidences, et les environnements communs du campus, écrit-elle dans un texte d’opinion publié au moins de décembre. C’est aussi la langue de facto du commerce, de la politique, de la recherche et du droit, en Afrique du Sud et globalement. »

«Une solide maîtrise de l’anglais est essentielle à la carrière future des diplômés et à leur capacité à fonctionner efficacement dans une Afrique du Sud transformée et un environnement global multiculturel.»

https://youtu.be/sF3rTBQTQk4

L’Université de Stellenbosch est l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses universités d’Afrique du Sud. C’est l’une des rares universités africaines à se classer dans le controversé mais influent Times Higher Education World University Rankings – atteignant le Top 20 du sous-classement des universités du monde émergeant.

Stellenbosch a aussi un lourd passé. C’était l’université de l’élite à l’époque où l’élite ne pouvait être que blanche. C’est l’alma mater de plusieurs anciens premiers ministres et des plus influents théoriciens des politiques ségrégationnistes et racistes de l’apartheid. Nelson Mandela a déjà dit de Stellenbosch que c’était le « berceau du nationalisme afrikaner et de la domination blanche. »

Dans un documentaire diffusé en ligne au mois d’août, des étudiants noirs de Stellenbosh – moins d’un étudiant sur cinq – racontent comment la culture afrikaner y est encore dominante et comment ils ne s'y sentent que tolérés, dans le meilleur des cas.

« Ils disent, ouais, nous avons fait beaucoup d’efforts. Nous avons un service de traduction pour accommoder les étudiants qui ne parlent pas l’afrikans... Mais qui vous a donné le pouvoir de m’accommoder? Pour m’accommoder, vous devez avoir le pouvoir. Vous devez posséder la chose dans laquelle j’entre, dans laquelle je ne suis pas supposé aller. »

Stellenbosch est une université de langue afrikaans depuis sa fondation en 1679, mais l’anglais y a un statut égal depuis 2014. Les étudiants ont officiellement le droit d’utiliser l’anglais, l’afrikans ou, dans la mesure du possible, l'isiXhosa dans toutes leurs communications avec l’université. L’Université encourage les enseignants à donner leur cours deux fois, sois en anglais et en afrikans, et laisse une grande liberté aux facultés pour déterminer la langue appropriée d’enseignement. Un service de traduction simultané est en principe disponible dans tous les cours.

« Stellenbosh n’est pas une université afrikaans, a déclaré le recteur et vice-chancelier de Stellenbosch Wim de Villiers dans son discours inaugural de 2014. Stellenbosch n’est pas une université anglaise; Stellenbosh n’est pas une université isiXhosa; Stellenbosch est une université sud-africaine multilingue. »

Ce prétendu multilinguisme de Stellenbosch est un leurre, selon les étudiants du collectif Open Stellenbosh. Selon eux, l’enseignement en traduction simultanée est un enseignement de seconde classe. Seul l’enseignement en anglais, une langue seconde aussi bien pour la plupart des étudiants noirs que pour les Afrikaaners blancs, permettrait de mettre tous les étudiants sur un pied d’égalité.

Au mois de novembre, les étudiants demandent que l’anglais soit dorénavant :

  • la langue d’enseignement;
  • la langue de tous les livres et les documents utilisés dans les cours;
  • la langue des tests et des évaluations;
  • la langue de l’administration, des communications et des réunions.

Le 12 novembre 2015, le recteur de l’université de Villier donne raison aux étudiants et annonce que l’anglais sera la principale langue d’enseignement et d’administration à Stellenbosch dès 2016. Quelques jours plus tard, 226 professeurs et employés de l’université appuient publiquement la position des étudiants et de l’administration.

Open Stellenbosh proclame la victoire. Vraisemblablement, l’anglicisation fait consensus. L’université ne fait que confirmer un fait, sois que l’anglais est déjà la langue commune de l’université et que l’enseignement en anglais facilite la vie de tous les étudiants, afrikaners compris, comme le raconte une étudiante dans le documentaire d’Open Stellenbosch :

« Le meilleur c’est quand le professeur oublie de parler afrikans. Il fait son cours en anglais et personne ne s’en plaint. Tout d’un coup, il s’en rend compte et demande aux étudiants de lui rappeler de parler afrikans, mais ça n’a aucun sens! Personne ne s’est plaint! »

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Sauf que des étudiants et des enseignants qui veulent protéger et préserver la tradition d’enseignement dans la langue afrikaner se sont plaints et le 30 novembre le conseil de l’université a renversé la décision du recteur et redonné à l'afrikaner un statut égal à celui de l’anglais.

Pour les opposants de l'anglicisation de Stellenbosch, les étudiant qui demandent plus d'anglais au nom de la diversité ethnique et culturelle menacent un autre principe fondateur de l'Afrique du Sud moderne et démocratique: le multilinguisme.

En principe, la constitution protège le droit des sud-africains d’étudier dans chacune des 11 langues officielles du pays mais, dans les faits, il n’y a pas d’université de langue Xhosa, Sotho ou Tswana. (L’Université du Kwazulu-Natal de Durban se prépare à offrir un enseignement en Zoulou d’ici 2028.) Les Afrikaaners sont la seule minorité linguistique qui ont des institutions qui leur permettent d’exercer ce droit au niveau universitaire.

Et encore, alors qu'il y avait 7 universités afrikaners en 1994, il n'en reste plus que deux, explique le professeur d'Histoire Hermann Gilomee:

« Deux de sept universités de langue afrikaans sont passées à l’anglais avant l’an 2000. Depuis 15 ans, 3 autres sont passées à l’anglais ou sont sur le point de le faire. » Selon l'auteur de The Afrikaners, Biography of a people, il n’y a plus que deux universités , Stellenbosch et Potchefstroom, où l’afrikans a encore une chance.

Ces institutions qui ont été créées, on le sait, dans des conditions moins que légitimes, mais Nelson Mandela lui-même a toujours défendu leur droit d’exister. Quand l’université de Stellenbosch lui a octroyé un doctorat honorifique en 1996, le premier président noir a adressé – en afrikansexactement les mêmes questions linguistiques qui divisent aujourd’hui les étudiants :

« [U]n environnement dans lequel l’afrikans peut continuer à se développer en tant que langue académique et scientifique doit être créé et entretenu. En même temps, ceux qui ne parlent pas l’afrikans ne devraient pas être privés d’accès dans le système. (...) [C]'est certainement possible d’arriver à s’entendre que dans un système avec plus de 20 universités il puisse y en avoir au moins une qui aurait comme tâche principale de promouvoir le développement de l’Afrikans en tant que langue universitaire. »

Même avec la politique linguistique actuelle qui donne à l’anglais et à l’afrikans un statut égal, l’anglais prend rapidement toute la place, explique le prof Giliomee.

Les leaders de la contestation étudiante sont majoritairement Noirs, explique-t-il, mais le véritable changement démographique significatif est l’arrivée massive d’étudiants anglophones, majoritairement blancs. « La force motrice du processus d’anglicisation est le Blanc anglophone. Sa part du corps étudiant est passée de 27 % à la fin des années 1990 à 45 % présentement. »

Les étudiants anglophones sont aujourd’hui aussi nombreux que les Afrikaaners à Stellenbosh, et leurs intérêt ont convergé avec ceux des enseignants qui préfèrent travailler en anglais pour faciliter la diffusion de leur travail dans un monde universitaire international de plus en plus anglicisé.

« [N]ous sommes tous affectés par l’émergence de l’anglais en tant que langue dominante de la publication scientifique à l’Ouest. Approximativement 80 % de la mienne est en anglais », admet le professeur Giliomee. « Ce que nous avons c’est une strate d’universitaires de haut niveau et d’administrateurs qui poursuivent leurs propres intérêts au détriment des étudiants et de la communauté élargie de laquelle ils sont issus. »

stats Stellenbosch

Le 9 avril 2015, un mois après le début des manifestations, l’Université du Cap a accepté de démanteler la statue de Cecil Rhodes.

Cela dit, comme un père qui n’approuve pas entièrement de la direction donnée à l’entreprise familiale par ses enfants, mais qui n’en éprouve pas moins de la fierté de voir l’oeuvre de sa vie se perpétuer, le vieil impérialiste ne se serait peut-être pas opposé à la suite des évènements.

Parce que s’il y avait une cause plus chère à Rhodes que l'expansion de l'Empire britannique, c’était l’avancement de la langue et de la culture anglaises en Afrique et dans le monde.

A défaut de ne jamais pouvoir atteindre l'excellence de la "race anglaise", les "races inférieures" pouvaient néanmoins améliorer leur sort en adoptant leur langue et leur culture, croyait-il sincèrement:

« Imaginez ces terres présentement habitées par les spécimens les plus lamentables du genre humain, quelle transformation s’ils étaient introduits sous l’influence Anglo-saxonne. »

L'Empire britannique n'existe plus, mais l'expansion l'empire de la langue anglaise, lui, ne donne aucun signe de ralentissement.